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AICHA NEMOUCHE

La fille d’Aïcha Nemouche a été assassinée de dix-huit coups de couteau par un homme déjà condamné pour un meurtre similaire.

Aïcha Nemouche et son mari sont, comme les autres membres du Collectif Victimes de l’Institut pour la Justice, doublement victimes.
Victimes d’un drame, la perte de leur fille, assassinée par un récidiviste. Mais victimes également du système judiciaire.

Parce que l’agresseur de leur fille, libéré au bout de 7 ans après avoir été condamné à 15, aurait dû être en prison au moment des faits. Et parce que la procédure judiciaire, si longue et complexe, indifférente aux victimes, ne les a pas aidés à se reconstruire.

Peut-on revenir sur l’enchaînement des faits qui ont amené chez vous cette envie de vous battre et qui vous laisse révoltés à l’heure qu’il est ?

Nous sommes un couple de petits entrepreneurs, travaillant dur à développer notre petite entreprise que nous avons fondée après notre déménagement de banlieue parisienne.

Notre premier contact avec la justice s’est fait dans le domaine commercial et a mal commencé. Notre associé ayant détourné des fonds de l’entreprise la mettant dans de graves difficultés financières, nous avons dû entreprendre une action en justice. Après bien des tracasseries et des frais énormes, nous avons été déboutés de nos demandes (trois longues années de procédures plus tard) pour preuves non caractérisées, selon l’appréciation du substitut du procureur.

Lors de cette procédure, mon mari a été désigné gérant d’office et la société a été mise en redressement judiciaire. Nous avons alors dû mettre les bouchées doubles pour faire face à nos échéances et éviter la liquidation judiciaire. Car le redresseur judiciaire, avant d’accepter la continuation de l’entreprise, exige des garanties financières considérables à notre petite échelle.

C’est alors que notre fille aînée, majeure, s’est enfuie du foyer familial, car l’école puis les éducateurs lui ont mis dans la tête que nous l’empêchions d’être libre. Selon eux, il n’était pas normal qu’elle n’ait pas le droit de sortir à sa fantaisie, pas normal que ses parents aient un droit de regard sur ses heures de sorties.

Les éducateurs l’ont logée dans un foyer, où elle avait toute latitude pour sortir à sa guise, avec qui elle voulait. Là, aucune responsabilité de la part des dirigeants du foyer. Quelques semaines après, elle a été retrouvée mourante, assassinée de dix-huit coups de couteau par un homme déjà condamné pour un meurtre similaire.

Condamné pour quinze ans, « on » l’avait libéré au bout de sept, deux fois moins. Comme le dénonce l’Institut pour la Justice, on a découvert à cette occasion que les réductions de peine sont automatiques.

Le meurtrier de votre fille est un récidiviste qui aurait dû être encore en prison ?

Oui conformément au verdict du jury populaire, il aurait dû se trouver encore en prison quand, quelques années après sa libération, il a croisé le chemin de notre fille et l’a tuée, sans mobile.

Il s’est reproduit le même schéma que lors du premier meurtre qu’il avait commis sur une mère de famille en train de rentrer ses courses dans sa maison.

Quel est son profil ?

Son profil, on nous en a rebattu les oreilles lors du procès : toute la première journée du procès a porté sur son enfance malheureuse, sur son père alcoolique, sur une mère qui ne lui donnait pas d’affection. Son frère même est venu témoigner sur la mère qui ne leur donnait pas d’affection ; mais on n’a rien dit sur les enfants de la mère de famille morte et absente à jamais par son premier meurtre, rien sur une famille détruite, la nôtre, par son deuxième meurtre. Rien sur les souffrances d’une agonie par blessures au couteau de victimes innocentes. Et rien évidemment, et c’est odieusement choquant, sur les responsabilités des JAP ou des experts divers et variés qui avaient relâché le meurtrier à mi-peine avec un permis de tuer.

Qu’est-ce qui vous a choqué dans le déroulement de la procédure ?

Le fait que vous n’existez pas. Vous êtes spectateurs de votre tragédie. Comme la victime, morte, n’est plus là, vous avez le sentiment qu’il n’y a pas de représentants de la famille face à l’accusé. Je sais que c’est le principe de la procédure pénale, mais cette négation de votre existence et de celle de la victime est abominable.

Le fait que la puissance publique, alors même qu’elle prend la place de la victime ou de la famille de victimes lors d’une procédure pénale, ne reconnaisse pas ses propres responsabilités et ses propres erreurs.

Le fait que les organisations d’Etat (l’Education Nationale, Foyers, Educateurs) n’assument pas leurs responsabilités – en fait, ils ne sont tout simplement pas responsables des enfants puisqu’ils leur laissent faire tout ce qu’ils veulent au mépris de leur avenir ou de la plus élémentaire sécurité.

Le fait que la « procédure » judiciaire soit si longue et si complexe pour les victimes alors que l’annonce de la mort de votre enfant est directe et rapide : on nous a convoqués dans un bureau, nos deux autres enfants attendaient dans le couloir, et après nous avoir annoncé que notre fille était morte, c’est « circulez il n’y a rien à voir ». Il a fallu tout gérer, tout sans aucun soutien d’aucune sorte, ni psychologique, ni financier, ni logistique. Nous et notre désespoir, nos enfants et leur incompréhension, l’entreprise. La vie continue mais on ne peut pas l’assumer, et on est tout seul.

Le fait que malgré tout ce qui vous tombe sur la tête, l’administration fiscale se moque pas mal de votre situation. Les cotisations Urssaf, Assedic, règlement de TVA, documents comptables…tout doit être rempli et payé en temps et en heure, sinon, les pénalités de retard commencent à courir. Nous étions incapables, anéantis comme nous étions, de produire nos documents fiscaux, de travailler et de faire face aux échéances fiscales. Actuellement, nous essayons encore de pallier à nos retards dans nos obligations fiscales et nous faisons face toutes les semaines aux lettres de rappel, de surtaxation, de mise en demeure.

Enfin, je voudrais parler du sentiment odieux que j’ai ressenti lorsque nous sommes entrés dans la salle du procès. Des policiers avec des talkies walkies lors de notre entrée et de notre sortie du tribunal repéraient si nous étions passés ou pas, et si le meurtrier pouvait entrer en toute quiétude dans la salle d’audience sans nous croiser. Mais ça ce n’est encore rien : le pire c’est la fouille approfondie que nous avons subie avant le procès et notre entrée dans la salle encadrés par quatre policiers qui sont restés bien plantés à nos côtés tout le procès, des fois que nous, victimes désespérées, puissions attenter armés de notre seul chagrin à l’intégrité physique du meurtrier.

Nous souffrons de voir les valeurs et les rôles inversés.