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CLAUDE GIRARD

Des vies auraient été épargnées si le système judiciaire avait réagi à la disparition de la fille de Monsieur Girard et de son compagnon.

Nathalie, fille de Monsieur Girard, disparaît mystérieusement avec son compagnon en novembre 1997. Pourtant, rien ne portait Nathalie à disparaître. Radieuse et épanouie, elle s’apprêtait avec son compagnon à vendre l’établissement le New Love (une auberge/boîte de nuit) où ils résidaient.

Monsieur Girard, inquiet de cette disparition soudaine, alerte les autorités qui ne prennent pas au sérieux cette affaire car Nathalie était majeure au moment des faits. Mais étrangement, suite à la disparition du couple, un certain Alfredo Stranieri a pris rapidement possession du New Love alors que toutes les affaires du couple sont encore là. En guise d’explication, Alfredo Stranieri prétend que le couple est parti momentanément. Monsieur Girard n’est pas convaincu de cette version des faits et a l’intime conviction que sa fille n’a pas pu fuir sans donner de nouvelles. Il poursuit donc seul son enquête face à l’indifférence du système judiciaire.

Au départ, Monsieur Girard pense que le compagnon de sa fille est à l’origine de sa disparition mais, avec les mois qui passent, il rassemble des preuves qui le persuadent qu’Alfredo Stranieri n’est pas totalement étranger à cette affaire. Monsieur Girard s’acharnera seul pendant toute l’année 1998 pour élucider la vérité. Il faudra une tentative d’assassinat supplémentaire et un double meurtre impliquant Alfredo Stranieri pour que la Justice s’intéresse de près à l’affaire Nathalie Girard.

Monsieur Girard, pouvez-vous nous rappeler brièvement les faits ?

Ma fille disparaît le 10 novembre 1997 à Viry-Châtillon. La veille, elle m’avait annoncé par téléphone que son compagnon était sur le point de vendre (à un très bon prix) son établissement, une auberge qui faisait office boîte de nuit et qui était aussi leur logement. Après cet échange, elle n’a jamais plus donné signe de vie.

Inquiet, j’ai téléphoné plusieurs fois et je suis tombé enfin sur quelqu’un : un certain Alfredo Stranieri qui me dit qu’il est le nouveau gérant de l’auberge et que le couple est parti refaire sa vie à l’étranger. Intrigué, je me suis rendu assez vite à leur domicile (l’auberge). J’ai trouvé alors installé dans leur auberge Alfredo Stranieri avec qui j’avais échangé au téléphone et j’ai appris en même temps que toutes les affaires du couple étaient toujours sur place. Il m’a réaffirmé que ma fille était partie avec son compagnon refaire sa vie à l’étranger et qu’elle ne souhaitait plus nous voir : ma femme et moi. Connaissant très bien ma fille, je n’ai pas cru un mot de ses explications et je me suis donc rendue au commissariat de Juvisy pour signaler sa disparition qui me paraissait particulièrement inquiétante.

C’est là que votre combat et votre acharnement à élucider cette disparition commence ?

Oui. Nathalie, étant majeure, les policiers n’ont pas pris au sérieux cette disparition et ont refusé d’enquêter. Il faut savoir que la disparition d’un adulte sain d’esprit n’est pas un délit, par conséquent pas de délit pas d’investigations. Je me suis donc retrouvé seul à mener mon enquête face à l’indifférence des autorités. Un détective privé chargé par mes soins de retrouver Nathalie situera une certaines Nathalie Girard mais qui s’avèrera être une homonyme.

Ma fille et son compagnon s’étaient soudainement volatilisés et l’énorme machine judiciaire les ignorait.

Qu’avez-vous alors entrepris ?

J’ai passé des mois et des mois à surveiller l’auberge (Le New love), à rassembler des preuves et des témoignages, à interroger le voisinage, à observer l’auberge et Alfredo Stranieri qui avait pris possession des lieux. Au début, je pensais que le compagnon de ma fille était à l’origine de leur disparition et qu’Alfredo Stranieri était peut-être de mèche : qu’il savait en réalité où le couple se trouvait mais nous le cachait. Surtout il prétendait au départ être régulièrement en contact avec le compagnon de ma fille par téléphone et par courrier.

Mais Alfredo Stranieri a, avec le temps, éveillé mes soupçons, il avait l’air d’en savoir plus que ce qu’il affirmait. Je ne l’ai pas lâché et je l’ai interrogé plusieurs fois ; il m’a donné des explications floues, incohérentes, changeantes et parfois contradictoires. Il m’assurait avoir vu ma fille enceinte. C’est là que je suis devenu convaincu de son implication dans la disparition de ma fille, mais personne ne voulait me croire. Pourtant, mes espoirs ont repris quand une autre affaire impliquant Stranieri a éclaté.

De quel événement s’agissait-il ?

Le 4 janvier 1999, un certain Simon Cohen a été grièvement blessé par 2 ou 3 coups de carabine alors qu’il avait rendez-vous avec Alfredo Stranieri pour lui vendre sa voiture de luxe, une jaguar. C’est en lui faisant visiter les caves qu’Alfredo Stranieri a tiré sur Simon Cohen, qui en a réchappé miraculeusement. Le jour même Alfredo Stranieri a pris la fuite. A ce moment-là, je me suis dit que la police allait enfin s’intéresser à la disparition de ma fille. Mais malgré un courrier envoyé au procureur de la République, rien n’a bougé pour mon affaire.

Stranieri était en cavale. Pourtant une information judiciaire sera ouverte et un juge d’instruction désigné. Celui-ci chargera la Police judiciaire de Juvisy de mener l’enquête et a fait placer sur écoute la ligne téléphonique du domicile de Stranieri à Soisy sur Seine. Stranieri qui séjournait à Villiers-sur-mer avec sa maîtresse a échangé plusieurs communications avec son épouse pendant un mois, ce qui, paraît-il, ne permettra pas de le localiser. Pire encore, personne n’aura l’idée de demander à France Telecom le relevé détaillé des communications entrantes et sortantes concernant la ligne téléphonique de son domicile, ce qui aurait permis de situer Stranieri avec précision. Ne payant pas son loyer, Stranieri s’est rendu à Palavas les flots et a recherché dans les petites annonces, une nouvelle auberge à s’approprier.

Par la suite, je ne comprenais pas pourquoi personne ne faisait le rapprochement avec la disparition de ma fille et ne voulait s’impliquer davantage dans la résolution de cette affaire. Pourtant, on pouvait admettre que le doute s’installait envers la personne de Stranieri : cette tentative de meurtre sur Monsieur Cohen rendait Stranieri particulièrement suspect dans la disparition de ma fille. Mais rien n’a été entrepris de la part de la Justice. On recherchait Stranieri et on ne le trouvait pas !

Comment a alors enfin avancé votre propre affaire ?

Malheureusement, il a fallu attendre un nouveau double meurtre pour permettre de mettre toute la vérité sur la disparition de ma fille.

En avril 1999, un couple, Monsieur Moully et Madame Rousseau, disparaissent alors qu’ils avaient mis en vente leur auberge dans l’Aveyron. Un certain Mario Stranieri s’était porté acquéreur de l’affaire et le compromis de vente avait été signé mais comme pour ma fille et son compagnon le notaire n’a jamais pris le soin de vérifier la validité des documents. Suite au compromis de vente, le couple n’a plus donné aucun signe de vie. Les enfants du couple étaient inquiets de ne pas avoir de nouvelles de leurs parents et trouvaient étrange que ce Mario Stranieri se comportait comme s’il était déjà propriétaire des lieux. Ce qui a attiré surtout l’attention des enfants, c’est le fait que le père avait laissé dans l’auberge ses médicaments pour le cœur pourtant nécessaires à son traitement. C’est grâce à l’acharnement et à l’obstination des enfants du couple de l’Aveyron que les gendarmes ont pris finalement les inquiétudes des enfants au sérieux.

Les gendarmes ont alors découvert que Mario Stranieri n’était autre qu’Alfredo Stranieri (il s’était fait passer pour son frère Mario car il était toujours recherché pour l’affaire Simon Cohen), poursuivi pour tentative de meurtre sur Monsieur Cohen. Compte-tenu de ces nouveaux éléments, le dossier fût confié à la brigade de recherche de Rodez. J’ai alors été averti de ces nouveaux événements par un journaliste remarquable du Parisien, et c’est par la révélation de cette nouvelle disparition similaire à la disparition de ma fille et son compagnon et impliquant Stranieri que j’ai eu à ce moment-là le pressentiment que Stranieri a tué ma fille.

C’est la remarque anodine d’un officier de gendarmerie affirmant que « les meurtriers enterrent souvent leurs victimes à proximité immédiate du lieu de leur forfait» qui a donné un nouveau tournant à l’enquête. Je me suis mis, suite à cette remarque, à fouiller dans ma mémoire en essayant de me rappeler chaque détail qui m’avait paru étrange. C’est là que subitement je me suis souvenu que quelques mois après la disparition de ma fille, j’avais remarqué dans le jardin de l’auberge une bâche bleue où la terre avait été retournée. Il est vrai, à l’époque, j’étais loin d’imaginer que Stranieri avait tué ma fille. C’est par cette nouvelle disparition du couple de l’Aveyron que j’ai eu l’intuition qu’il avait alors tué ma fille et l’avait enterrée dans le jardin. Je préviens donc les gendarmes de la Brigade de recherches d’Evry. Le 19 juillet 1999, les corps de ma fille Nathalie et de son compagnon ont effectivement été découverts sous mes yeux à l’endroit que j’avais indiqué aux gendarmes.

Le lendemain, les corps du couple de l’Aveyron sont également retrouvés enterrés dans leur jardin.

Quel a été votre sentiment à ce moment-là ?

Une profonde douleur, car on avait retrouvé ma fille assassinée et qu’il n’y avait donc plus d’espoir de la retrouver un jour vivante, et une énorme colère envers les autorités judiciaires qui ont fermé les yeux malgré toutes mes alertes et toutes les preuves que je leur avais données toutes ces années. Si on avait écouté mes avertissements au sujet de Stanieri, Monsieur Cohen n’aurait pas été blessé et on aurait certainement évité le double meurtre du couple de l’Aveyron. Quel gâchis !

Surtout que l’enquête va révéler le lourd passé d’escroc de Stranieri, habitué avant le meurtre de ma fille aux falsifications de documents, aux escroqueries et aux montages financiers douteux. Il n’avait jamais été poursuivi pour ces faits sauf deux condamnations des tribunaux de commerce pour faillites frauduleuses remontant à 1996. Lors des compromis de vente qu’il avait signés avec le compagnon de ma fille ainsi qu’avec le couple de l’Aveyron, tous les papiers étaient bidons mais personne ne s’en était jamais rendu compte.

Quand le procès a-t-il eu lieu et comment s’est-t-il déroulé ?

Le procès a eu lieu le 18 février 2003 devant la cour d’assises de l’Essonne. Alfredo Stranieri n’a jamais avoué les 4 meurtres. Il a été confondu uniquement grâce à la carabine que les gendarmes ont retrouvée dans l’auberge, l’expertise prouvera que c’était la même arme qui avait servi à blesser Monsieur Cohen et à tuer ma fille Nathalie et son compagnon.

Il a été condamné à la réclusion criminelle à perpétuité assortie d’une peine de sûreté de 22 ans. Cette condamnation a été confirmée par la cour d’appel de Créteil et son pourvoi en cassation a été rejeté en 2005.

Normalement avec cette peine prononcée par la justice votre combat aurait dû s’arrêter là ; mais pourtant vous décidez de poursuivre la France pour faute lourde et déni de justice devant la Cour européenne des droits de l’Homme, pourquoi ?

Parce que pendant toutes ces années la justice française est restée sourde à mes appels et si elle avait fait son travail en temps voulu on aurait évité d’autres drames par la suite. Toutes ces années, j’ai mis tout mon temps, mon argent et mon énergie dans l’élucidation de cette affaire alors que c’était le rôle de la justice et non celui de la victime que je suis.

Qu’a décidé finalement la CEDH ?

La Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH) a condamné en juillet 2011 la France pour n’avoir pas mené d’enquête effective à la suite de la disparition de ma fille et de son compagnon. Dans leur arrêt, les juges de la CEDH ont observé que nous avions transmis aux autorités de nombreux éléments portant sur des faits suspects.

« Les autorités disposaient de suffisamment d’informations pour considérer la disparition ma fille comme inquiétante et suspecte » et « elles avaient l’obligation d’enquêter sur sa disparition ».

L’arrêt constate : « elles se sont contentées de diligenter, début mai 1999, une simple recherche d’adresse qui n’a pas donné de résultat et a conduit au classement de l’affaire ».

La France n’a pas fait appel de cette décision et désormais l’arrêt de la CEDH fera jurisprudence auprès des tribunaux de l’Europe élargie.

Etes-vous satisfait aujourd’hui de ce jugement ? Vous avez accompli maintenant votre mission.

Oui d’une certaine façon mais cela a duré quand même 7 ans avec la CEDH, et en tout c’est 14 ans de ma vie que j’ai consacrée à l’élucidation de la disparition de ma fille et pour que Justice soit faite. En réalité, c’est la victime qui est aujourd’hui obligée de se battre face à une machine judiciaire compliquée et déconnectée pour qu’enfin la justice lui soit rendue, c’est inadmissible !

Néanmoins, mon combat continue pour contribuer à réformer notre système judiciaire car les véritables condamnés à perpétuité ce sont nous : les mères et pères de nos enfants assassinés sans pouvoir faire appel, dans la peur d’une remise de peine du condamné, sans recours ni bénéfice du doute et humiliés par des versements de 6 à 7 euros par an au titre de dommages et intérêts alors que le condamné reste redevable de 5000 euros. C’est pourquoi, j’ai choisi, à travers l’Institut pour la Justice, d’apporter mon témoignage pour que la Justice cesse d’être déconnectée et accepte que la dissuasion soit la seule voie pour concourir à sauver des vies humaines. Je souhaite qu’à l’avenir ce genre de situation ne se reproduise plus et que la Justice remplisse sa mission première de protection des citoyens.