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Le modèle canadien d’évaluation de risque de récidive par Jean-Pierre Guay

Lors du colloque « Les sciences criminelles au cœur des politiques pénales » organisé par l’Institut pour la Justice en décembre 2012, Jean-Pierre Guay, professeur de criminologie à l’Université de Montréal, a fait une présentation de l’évaluation du risque et de la prédiction de la récidive appliquées sur le modèle canadien.

 

Retrouvez ci-dessous l’intégralité de son intervention : 

 

Je vais vous expliquer certains éléments de la criminologie. Je vais vous parler de la question de l’évaluation du risque et de la prédiction de la récidive. Je ne prétends pas rendre justice à l’ensemble des travaux américains et canadiens sur cette question-là. Je vais vous présenter ma perspective sur le modèle canadien, qu’on pourrait appeler le modèle canadien d’évaluation du risque de récidive.

Pour s’attaquer à la question de l’évaluation du risque, nous devons nous insérer dans un monde de probabiliste. J’enseigne, bien malgré moi, la question de l’analyse des données, la recherche quantitative et les analyses statistiques à l’Université de Montréal. Je me préoccupe beaucoup de la question de la précision des prédictions que l’on fait. Pour bien comprendre l’évolution des pratiques en matière d’évaluation du risque, nous devons bien comprendre les travaux sur la prédiction du comportement de manière générale. Quand nous nous penchons sur la question de l’évaluation du risque, nous nous apercevons que les façons de procéder ont évolué au fil du temps. Nous pouvons les organiser en quatre grandes familles de façon de faire pour prédire la récidive.

 

Premièrement, les stratégies de première génération sont les techniques qui basent la décision sur l’expertise clinique – l’expertise du clinicien, du praticien, de l’intervenant. Sur la base du jugement de la personne, on va réussir à faire une prédiction sur le risque potentiel de récidive. Cette première génération consiste en un jugement clinique non structuré. On va s’apercevoir que cela pose un certain nombre de problèmes quand vient le temps d’essayer de prédire si quelqu’un va récidiver ou pas. Parmi les plus grands problèmes est la question de la fiabilité : deux personnes n’arrivent absolument pas au même diagnostic ou au même constat quand ils observent un seul et même délinquant. Les évaluateurs du risque dans une tradition comme celle-là sont des gens qui habituellement ont des traditions académiques différentes, des backgrounds théoriques différents, et des formations différentes, de sorte qu’en bout de ligne, nous avons une prédiction qui peut poser problème. Deux personnes peuvent regarder le même délinquant et arriver à des conclusions différentes et contradictoires. On pourrait qualifier cela comme des stratégies non standardisées. Ce sont un jugement basé sur une expertise professionnelle de praticiens qui connaissent bien le domaine. Certaines personnes ont vu dans cette façon de faire une série de problèmes.

Historiquement, on a vu apparaître les stratégies actuarielles statiques de deuxième génération. Ce n’est pas tellement nouveau. On a connu cela surtout dans les travaux de Burgess dans lesquels il questionnait les probabilités de récidive sur les personnes qu’on libérait avec une libération conditionnelle. Il a rencontré ses collègues et leur a demandé sur quoi ils basaient leur jugement quand ils rencontraient quelqu’un et qu’ils estiment qu’il y a un risque élevé de récidive ?« Quand une personne a telle ou telle caractéristique, cela me préoccupe beaucoup. Cela augmente à mon avis la probabilité de récidive » A partir de cela, Burgess a fait une liste de 21 critères qui étaient relativement commun chez tous les experts de son département. Il a ensuite mis en application cette petite grille un peu simpliste et il s’est rendu compte que la prédiction qui était faite sur la base de cette petite grille à 21 critères était plus efficace et plus précise pour identifier les récidivistes que les experts qui eux-mêmes avaient proposé les items. Cela posait un certain nombre de problèmes. Ce genre de conclusion-là ne plaisait pas à tout le monde.

L’évaluation actuarielle a été mise en avant, testée, mise à l’épreuve mais elle posait, du moins dans cette génération-là, un certain nombre de problèmes. Les problèmes les plus importants étaient les suivants : au fur et à mesure que les gens vieillissaient et quand on travaillait avec des items historiques, le risque ne pouvait pas fluctuer car si le crime a été commis jeune, la personne a un certain nombre d’antécédents. Donc le niveau de risque dans cette logique-là ne fluctue pas. On ne peut qu’empirer. Or, les praticiens sur le terrain disent qu’il y a des moments dans la vie des délinquants où le risque est plus élevé. On doit être capable de saisir ces choses-là. Par rapport à ces critiques à l’endroit des stratégies de première génération actuarielles, nous sommes plusieurs chercheurs à se pencher sur le développement de l’évaluation des facteurs dits dynamiques, c’est-à-dire des aspects cliniques pertinents liés au passage à l’acte et à la délinquance.

Nous avons fait une migration vers les stratégies de troisième génération. Je m’excuse pour ceux et celles qui n’aiment pas le choix de mots. Certaines personnes m’ont parlé de l’évaluation de « besoins criminogènes ». Au-delà de l’étiquette, voici l’idée qui était derrière cela. Les chercheurs ont commencé à  regarder les théories criminologiques, à mettre à plat les facteurs qui sont cliniquement liés au passage à l’acte, et à ressasser les travaux de recherche qui appuient le choix des items. On intègre donc les aspects dits « dynamiques » au lieu de regarder seulement l’âge du délinquant, le nombre d’antécédents criminels, le nombre d’échecs en libération conditionnelle. On demande aux experts cliniciens quels sont, selon eux, les aspects importants à prendre en considération pour évaluer le risque et à partir de là, on intègre des aspects tels que les problèmes de consommation d’alcool et de drogue, les problèmes d’intégration en emploi, les difficultés de couple etc.

Cette troisième génération avait pour objectif de garder les principes actuariels mais de les bonifier pour les rendre plus intéressants. On voit encore beaucoup des instruments de deuxième génération : la statique 99, la Virak etc. Il existe encore des instruments comme cela. Au Québec, cela n’a pas été tout à fait apprécié. On a une longue tradition de la criminologie. Cela fait cinquante ans qu’on forme des cliniciens, des intervenants, des spécialistes du comportement criminel. Lorsque la deuxième génération est arrivée, on a fait grise mine. Nous trouvions ces grilles un peu simplistes.

Quand les troisièmes générations sont arrivées, cela s’est mis à raisonner dans les milieux de pratique auprès des délinquants. L’avantage de modèles comme cela était non seulement de s’attarder à des facteurs criminogènes cliniquement pertinents mais cela nous permettait aussi de suivre et de comprendre l’évolution du risque, ce que les autres outils n’arrivaient pas à faire. C’est pour cela qu’au Canada nous parlons de moins en moins de la question de la dangerosité. Nous parlions beaucoup de la dangerosité pour parler d’un état dangereux, c’est-à-dire des facteurs statiques qui ne bougent pas. C’est pour cela que nous avons migré tranquillement vers la notion de risque qui est plus fluctuante. Cette troisième famille d’instruments a vu le jour il y a plusieurs années avec par exemple le LSEI (Level of Service Inventory). Plus récemment, on a vu apparaitre les instruments de quatrième génération.

Ces instruments de quatrième génération ont beaucoup d’avantages. Mais vous allez sentir la sauce à la canadienne. On déploie des énergies pour évaluer les facteurs qui sont statistiquement associés à la récidive. On évalue les facteurs de risque dynamique mais on les intègre dans une stratégie générale d’intervention. Il y a donc un amalgame assez clair entre les résultats de l’évaluation du risque et les cibles de traitement, des aspects qui sont liés à la délinquance. Tout cela s’insère dans une logique dans laquelle on va mesurer les effets de ces traitements-là. Il y a une longue tradition d’évaluation des impacts et des effets des programmes de traitements.

On va moduler la stratégie d’évaluation et d’intervention en fonction des caractéristiques personnelles des délinquants avec lesquels on travaille. Tout cet objectif-là est de réduire la récidive. Bien entendu, tous ceux qui travaillent sur la récidive sont très au courant avec la récidive. Ce n’est pas un marqueur très précis de la délinquance. C’est souvent pour une organisation de prise en charge pénale le marqueur le plus fiable et le plus utile pour déterminer le genre de pression qu’on va avoir.  Un délinquant qui récidive revient dans nos prisons. C’est un marqueur qu’on utilise beaucoup et on sait qu’il y a certain problème par rapport à cela.

Certains d’entre vous vous posez peut être la question : pourquoi a-t-on changé ? Nous avions des experts et des cliniciens de très grande qualité qui évaluaient le risque au Canada. Pourquoi avons-nous migré vers des stratégies plus structurées ? Avons-nous gagné quelque chose ?Cela a eu pour effet de donner le sentiment à certain de mes amis cliniciens d’être dépossédé de leur expertise. On a du faire une gestion du changement qui est assez importante. Je vous parlerai du cas précis du Québec plus tard. Il y a une littérature assez dense sur ces questions-là.

J’ai choisi trois études que je vais vous expliquer. La première étude se demande quels sont les bénéfices de structurer l’évaluation du risque pour augmenter la prédiction ? C’est une étude d’un grand psychologue américain Paul Mill de l’Université du Minnesota. Il a écrit en 1954 un ouvrage intitulé Clinical versus Statistical Predictions. Il compare les études dans lesquels il y a un spécialiste, un expert et un clinicien aguerri qui fait une prédiction sur l’occurrence d’un évènement. On va comparer sa prédiction en termes de précision et la prédiction d’une grille actuarielle. Sur les 22 études recensées, en aucun cas la prédiction du spécialiste n’arrivait à battre la prédiction faite par l’instrument. Vous en conviendrez que cela n’est pas agréable comme conclusion, surtout si vous êtes un clinicien. Je vais reprendre la phrase que vous voyez dans beaucoup de manuels« prediction is difficult, especially about the future ». Cette première étude est souvent considérée comme un  pavé dans la mare voire comme un bout de pont dans la marre.

Plus récemment, en 1994, une méta analyse faite par Mossmann, un auteur important chez nous. Il utilise une famille de techniques assez complexes. On sélectionne les études qui se ressemblent le plus qui concernaient 16 000 participants-délinquants. On applique des analyses statistiques pour essayer de tirer un maximum de connaissances de ce corpus de travaux empiriques. Les prédictions dites actuarielles surpassent dans la grande majorité les prédictions de type clinique basé sur un clinicien qui se prononce. Rassurez-vous, c’était des professionnels de grande qualité dans ces études-là.

La grande conclusion est que, quoique moins efficaces, les prédictions par l’expert étaient légèrement supérieures au hasard. Cela n’est pas non plus une très bonne nouvelle. En 1994, on reprend le corpus scientifique pour voir si cela est relativement stable.

On a réalisé plus récemment une nouvelle méta analyse dans laquelle on a pris 136 études. Pour 6% des cas, la prédiction clinique était meilleure que la prédiction actuarielle. Pour tout le reste, la prédiction actuarielle est notablement meilleure ou un peu près équivalente. Il n’y avait pas de facteurs particuliers à ces 6%. Les amateurs de statistiques vous diraient que c’est une erreur de type 1. Quand on analyse plus finement ces résultats, nous avons constaté que même lorsque les experts ont plus d’informations, la prédiction actuarielle est encore meilleure. On peut rencontrer plusieurs fois le délinquant pour se faire une meilleure idée mais on n’y parvient pas. Il y a une littérature assez dense qui pose la question suivante : pourquoi il est si difficile de prédire le comportement ? Quand on s’y attarde, on réalise que cela est assez simple. Ce sont des mécanismes qui nous proviennent de la psychologie sociale, des heuristiques cliniques, toutes sortes de biais personnels qui font en sorte qu’il est très difficile de se prononcer sur le comportement futur. Je lisais certaines choses en psychologie criminelle et parmi les choses qui sont les plus stables et qui ont le plus tendance à se répéter dans le champ de la psychologie est cette dure conclusion qu’il est extrêmement difficile de prédire le comportant même si on est quelqu’un de particulièrement doué. C’est une chose importante à comprendre. Beaucoup de spécialistes ont cette difficulté-là.

J’ai essayé de vous représenter maladroitement par un petit graphique l’évolution dans le temps de la précision des prédictions. Point 5 : c’est le hasard. La prédiction que l’on fait, lorsqu’on rencontre le délinquant et qu’on fait notre évaluation, est équivalente à lancer une pièce. Au fur et à mesure qu’on avance, les résultats sont relativement robustes et cela est basé sur une centaine de travaux de grands sceptiques. Au fur et à mesure qu’on formalise et qu’on structure l’évaluation dans une optique de prédiction, on gagne en précision pour identifier les récidivistes et les non-récidivistes.

De quoi parle-t-on lorsqu’on parle d’instruments actuariels ? J’ai réalisé que les instruments actuariels n’ont pas toujours bonne presse. Il y en a qui sont très simples, descriptifs et banals et il y en qui font appel à des compétences très particulières. Cela ne peut pas être utilisé par n’importe qui.

Au Québec, nous avons une longue formation de tradition des criminologues, ce qui fait qu’on a été les derniers au Canada à adopter les instruments actuariels. Le système correctionnel est basé en deux niveaux. Les personnes sentenciées à de longues peines sont prises en charges par le système fédéral. La majorité des gens sentenciés à de courtes peines sont pris en charge par le système provincial. Le volume revient finalement au système provincial. Au Québec, avec les sentences de moins de deux ans, jusqu’en 2007, il n’y avait pas d’instruments. Alors que partout au Canada, on utilisait des instruments pour évaluer les personnes contrevenantes. Auparavant, on avait fait des travaux préparatoires pour essayer de voir comment on pourrait procéder pour implanter cela au Québec. On a fait l’adaptation du Level of Service Case Management Inventory (LSCMI). Cet instrument est un instrument de quatrième génération. Au Québec, pour les agents de probation -qui sont la plupart du temps des criminologues- on est passé, du jour au lendemain, d’une pratique basée sur l’entretien clinique et la lecture du dossier correctionnelle à une évaluation de quatrième génération. On a sauté trois générations de méthodes. Cela n’a pas été facile au début mais cela s’est bien fait somme toute.

Qu’est-ce que c’est que cet instrument ? C’est un instrument qui a été développé par des Ontariens qui s’appellent Andrews, Bonta et Wormith. C’est un outil qui a pour objectif d’évaluer le risque, de prendre en compte les caractéristiques particulières des contrevenants et de proposer une stratégie de prévention pour éventuellement réduire la récidive. Beaucoup de travaux ont été mis en branle pour s’assurer de la validité de l’instrument, car des changements comme ceux-là impliquent des coûts. On voulait voir si les bénéfices étaient au rendez-vous. Il y a beaucoup de travaux, d’évaluations, d’impact et d’implantation de ce genre de stratégie.

Les paramètres sont calibrés sur 135 000 évaluations de délinquants. C’est un instrument qui avait une bonne base empirique qui était basée sur la littérature scientifique et on l’utilise désormais au Québec. Globalement, l’objectif du LSCMI est d’évaluer de manière relativement structurée les caractéristiques des délinquants qui selon la littérature scientifiquement sont statistiquement associées à la récidive. Dans la littérature scientifique, il y a ce qu’on appelle le Big 8 : les huit grands domaines les plus statistiquement associés à la récidive et qui reviennent le plus souvent dans les études associées à la récidive. Vous avez les antécédents, la personnalité antisociale, les attitudes, la fréquentation des pairs antisociaux, les problèmes dans la famille et le couple, l’éducation et l’emploi, l’abus d’alcool et de drogue et les loisirs et les activités récréatives. Pour certains d’entre vous, c’est une évidence. Pour d’autres, pas vraiment. Andrews et Bonta ont souhaité bâtir un instrument uniquement sur des travaux empiriques. Voici ce qui est resté. Le praticien rencontre le délinquant, fait une entrevue structurée d’une à deux heures, lit le dossier et est en mesure de coter l’instrument. Une fois que l’instrument est coté, il donne une cote de risque. Cette cote de risque est associée à une probabilité de récidive. Bien entendu, cela demeure une probabilité de récidive. Il fait partie d’un groupe où 10% des gens récidives. On est jamais sur si c’est lui le 10% ou le 90% qui reste. En revanche, cela nous guide dans nos interventions pour faire quelque chose qui est susceptible de résoudre cette récidive. On évalue les délinquants et on identifie des cibles d’intervention. Il y a eu aux Etats-Unis et au Canada beaucoup de travaux autour de la question : sur quoi faut-il intervenir pour réduire la récidive ?  On a essayé beaucoup de choses et on a eu beaucoup de déceptions. On a identifié des domaines qui méritent d’être traités. Une fois qu’on a étudié cet instrument-là, qu’on a mis en place des programmes, qu’on l’a utilisé pendant plusieurs années, on a documenté les efforts d’interventions. Andrews et Bonta ont formalisé des principes qui semblent être les plus prometteurs pour réduire la récidive. Ils ont appelé cela les principes de l’intervention de pointe ou l’intervention correctionnelle efficace.

Je vais rapidement passer en revue ces principes-là. Je vous en présente cinq. Il y a le RBR qui est un principe basé sur le risque, les besoins et la réceptivité. Ce qu’on doit comprendre c’est que cela a été développé pendant plusieurs années et ce dans un contexte de coupure budgétaire. Je trouve que c’est une information intéressante. Il y avait beaucoup d’argent pour faire le traitement des délinquants auparavant. Il est arrivé un gouvernement particulièrement peu porté sur l’intervention et il y a eu une coupure dramatique dans les budgets. Les décideurs et les chercheurs se sont demandé comment procéder. Comment va-t-on faire pour gagner et réduire de manière importante la récidive ? C’est une formalisation d’un long laboratoire de mise en œuvre de l’intervention auprès des délinquants. C’est une formalisation de ce que les praticiens connaissent déjà. Le premier principe pour s’assurer de réduire la récidive est donc le principe du risque. L’intensité du traitement et de l’intervention de type correctionnel, à l’aide de programmes, par exemple doit être en fonction du niveau de risque. On intervient intensément, de manière structurée, avec beaucoup de moyens, pour les gens qui ont un haut risque et un très haut risque. En revanche, à l’inverse, on a découvert dans ces essais là qu’intervenir intensément avec des programmes structurés avec les faibles et les très faibles risques augmentait la récidive. Avec les faibles risques, on les suit et on les accompagne mais on ne fait pas de traitement correctionnel.

Deuxième principe : la question des besoins. Si on a à choisir les facteurs de risque qui sont statistiquement liés à la récidive, est-ce que cela vaut la peine d’intervenir sur l’estime de soi dans une logique de réduction de la récidive ? – c’est un exemple classique dans les ouvrages canadiens. Cela dépend où vous vous situez, j’en conviens. Cela vaut probablement la peine mais il ne faut pas que votre objectif soit de réduire la récidive car cela ne réduit pas la récidive. Cela a amené les auteurs à séparer les facteurs que l’on considère criminogènes- les aspects statistiquement liés à la récidive- et les aspects non criminogènes – qui sont importants pour le soin et l’intervention auprès de la personne. Mais, si on a pour objectif de réduire la récidive, ce n’est pas en intervenant sur les aspects non criminogènes qu’on va le faire. Cela devient un exercice complexe de s’attaquer aux aspects non criminogènes mais en priorité aux besoins criminogènes. On cible prioritairement les aspects qui sont liés à la récidive.

Troisième principe : la question de la réceptivité. Dans la littérature, on sépare la réceptivité spécifique de la réceptivité générale. Dans le cas de cette dernière, si on doit intervenir auprès des gens qui ont des risques élevés, si on doit intervenir sur des aspects très particuliers de leur dynamique, des aspects qui sont liés à la récidive, comment le fait-on ? Avec quel genre d’outils, de techniques et de méthodes ? On a découvert, après plusieurs essais, que les stratégies qui fonctionnaient le mieux sont celles qui avaient pour base les stratégies cognitivo-comportementales et  ceux qui avaient des ingrédients d’apprentissage social. Bien entendu, il y a d’autres techniques qui peuvent marcher, mais eux étaient dans une politique globale où ils devaient identifier les stratégies qui pour le plus grand nombre devraient avoir le plus d’effet.  Cela élimine évidemment beaucoup d’autres stratégies. La réceptivité spécifique : on doit évaluer les personnes comme cela et on doit intervenir auprès en regard des principes de la recherche scientifique. En revanche, on ne veut pas des automates qui appliquent bêtement les traitements. On doit adapter notre intervention aux caractéristiques d’apprentissage ou aux caractéristiques personnelles des délinquants avec lesquels on travaille. Pour le praticien, c’est un commentaire banal. C’est une formalisation de ce que l’on a appris.

La question du jugement professionnel discrétionnaire, ce qui est une belle formalisation d’un principe intéressant. Voici un instrument qui prédit bien la récidive. Vous pouvez l’’utiliser comme une aide à la décision. En revanche, dans certains cas, cela ne fonctionne pas. Dans certains cas exceptionnels, les concepteurs de cette approche-là ne souhaitent pas que les gens appliquent bêtement une série de règles mais qu’ils développent et qu’ils gardent leur flair clinique pour identifier les cas pour lesquels cela ne marche pas. On peut donc déborder et dire que l’instrument ne semble pas très bien marcher dans ce cas particulier.

Si on veut, comme organisme ou comme groupe intervenir efficacement auprès des délinquants, on doit tous être au courant des principes qui sous-tendent l’évaluation et l’intervention. Les gens qui utilisent cette stratégie-là doivent avoir été préalablement formés et adéquatement au courant des principes qui sous-entendent tout cela. Sinon, on n’y arrivera pas. Il y a eu une autre méta analyse qui regardait l’effet en termes de point de pourcentage sur la récidive de l’application de différentes familles de mesure.  Si on applique leur principe, cela marche ou cela ne marche pas ?

A gauche, vous avez l’hypothèse nulle. On ne fait pas grand-chose avec les délinquants. On les surveille et on leur demande de venir au bureau de probation toutes les semaines par exemple. Est-ce que cela a un impact sur la récidive ? Tous les travaux vont dans le même sens : la réponse est non. C’est une réduction en point de pourcentage de la récidive. Vous conviendrez comme moi qu’on parle ici d’une réduction négative. C’est  donc une augmentation de la probabilité de récidive. Quand on essaye de faire des programmes de traitement mais qu’on ne respecte qu’un seul des principes par exemple. On va identifier les gens qui sont à haut risque avec un instrument valide et fidèle et avec ces gens-là, on va faire une thérapie de cri primal par exemple (on essaie de reproduire le cri à la naissance). On essaie de faire une thérapie particulière, qui n’a pas été appuyée par la littérature scientifique. A partir du moment où on combine les trois principes risque, besoin et réceptivité, on gagne de manière importante sur la réduction de la récidive. Les gens qui font l’exercice de l’évaluation de programmes sont actuellement des grands sceptiques. C’est toujours la position de départ qui fait l’évaluation d’impact. Je fais partie de ces gens-là et je pars toujours de l’idée que ça ne fonctionnera jamais. Somme toute, les résultats sont relativement stables et se répètent d’une étude à l’autre. Nos stratégies d’évaluation du risque de récidive ont beaucoup évolué. Plus on les a structurées, plus on a gagné en précision. On a commencé à avoir un impact sur la récidive à partir du moment où on a su arrimer intelligemment et efficacement la stratégie d’évaluation et la stratégie d’intervention, et tout cela sur des bases de principe de recherche scientifique. C’est là qu’on a réussi à avoir des résultats.