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CLAUDINE ROHR

Claudine a décidé de témoigner dans un livre intitulé Le cri et le silence pour en finir avec le tabou qui entoure le viol.

Victime d’inceste quand elle était enfant, Claudine Rohr sort du silence lorsqu’elle a 30 ans et tente de se reconstruire. Mais, à quarante-deux ans, son médecin généraliste, celui auprès duquel elle s’était confiée la viole, tout comme dix autres de ses patientes. Une nouvelle épreuve dans la vie de Claudine qui doit affronter la douleur d’un combat judiciaire. Au terme d’un procès difficile, ce médecin a été condamné à 15 années de réclusion criminelle.

Claudine, pouvez-vous essayer de nous raconter votre histoire ?

A l’âge de 6 ans, mon père a joué avec mon corps de petite fille innocente qui ne demandait rien et m’a dit : « c’est un secret entre nous, si tu parles, je te tue ! » Quand on 6 ans, on y croit dur comme fer et je grandis avec cette peur au ventre… Je ne parle pas, je ne peux pas parler, je ne veux pas parler…

Je m’enferme dans le silence et n’en sortirai que partiellement, âgée de plus de 30 ans à la mort de ce père. Mais je m’aperçois vite qu’il ne faut pas parler de ces choses-là. Il ne faut pas faire mal aux autres. Il ne faut pas détruire la famille. Et puis, à peine quelques paroles prononcées à ma mère et je m’entends dire « Tu es folle, tu es une menteuse! » Je ne la reverrai jamais, cela va faire 20 ans en décembre prochain, elle habite pourtant dans la même ville que moi.

J’essaie par tous les moyens de me reconstruire avec ma fille, Vanessa, que j’élève seule. Puis en 1994, lors d’une consultation auprès de mon médecin traitant, en qui j’ai entièrement confiance, je me confie et lui explique ce qui m’est arrivé à l’âge de 6 ans. Il me prête une oreille attentive et bienveillante.

Quand je suis sortie de son cabinet médical, j’étais soulagée, enfin une personne m’encourageait à « passer à autre chose » et vivre normalement.

En juillet 2002, je découvre le cadavre de ma voisine pendu dans son appartement situé juste en dessous du mien. Je fais tout le nécessaire car sa fille est absente pour plusieurs jours et son ex compagnon est complètement désemparé face à ce drame. En soirée, je rentre à mon domicile où m’attend ma fille âgée de 19 ans, je me douche, enfile une tenue d’intérieur et vais m’allonger sur mon lit.

Ma fille vient à mes côtés et je lui raconte tout ce que j’ai vécu et tout ce que j’ai vu. Je me mets à trembler, j’ai du mal à respirer; elle appelle le médecin. Il vient à mon domicile et lui demande de nous laisser seul.

Ce médecin casse plusieurs ampoules et remplit une seringue. Il me pique et je sombre immédiatement comme une anesthésie. A un moment, gênée par un poids lourd sur moi, j’ouvre les yeux et vois ce médecin. Je suis une poupée de chiffon, il me tient les mains, je veux crier mais je ne peux pas, j’ai l’impression que la seringue est encore dans ma veine et qu’il m’injecte de nouveau ce poison car je sombre encore.

Un second flash… un réveil de quelques secondes où je sens quelque chose de « très mouillé » sur mon visage puis plus rien. Quelques heures après, je me réveille, j’ai la tête qui tourne, je ne tiens pas sur mes jambes, je tombe et me cogne contre l’armoire de ma chambre. Ma fille accourt et me trouve à terre, complètement droguée, je n’ai plus mon pantalon et ma tunique est complètement déboutonnée, laissant ma poitrine à l’air. Jamais ma fille ne m’a vu dans un tel état.

Je ne lui dirai rien car pour moi c’est un cauchemar. Impossible que mon médecin ait pu abuser de moi. Trois semaines après les faits, lors de ma visite médicale mensuelle, je lui demande ce qu’il m’a injecté et j’arrive après un long moment, à lui parler de mes flashs, de mes réveils, de ces images qui me hantent depuis son intervention à mon domicile. Il me prend la main et me dit de ne pas m’inquiéter ; il m’assure que c’est le mélange des calmants injectés et que c’est l’histoire du viol de ce père qui remonte à la surface. Il me rassure à sa façon et je le crois.

Je continue donc à consulter ce médecin chaque mois pour le renouvellement de mon traitement médical habituel jusqu’à janvier 2006, où un article du journal annonce qu’un médecin aux alentours de Remiremont est accusé de droguer et violer ces patientes.

Ma fille, alors, installée à Marseille, apprend la parution de cet article du journal et comme moi, elle pense qu’il s’agit bien de lui. Elle me téléphone et m’explique que la nuit du 27 juillet 2002, alors que j’étais droguée, le médecin était resté plus deux heures dans ma chambre, lui en interdisant l’accès.

Vanessa appelle la police de Remiremont et raconte les faits. Je suis alors convoquée au Commissariat de Police et je raconte ce que je peux dire avant d’être endormie, mes flashs et mon réveil … Les jours suivants, sur les journaux locaux, les articles défilent ; dix-sept femmes expliquent le même mode opératoire, l’injection de Valium ou autres substances…. Chaque femme sombre et beaucoup ont les mêmes flashs ; 17 victimes mais un seul récit identique.

L’affaire du médecin violeur commence donc avec tous ces lots de rebondissements : les confrontations avec chaque victime, le procès en Cour d’Assises en 2010, le procès en Cour d’Appel de Nancy en janvier 2012 et son Pourvoi en Cassation en mai 2013…

J’ai essayé de «  raconter » toutes ces épreuves dans mon ouvrage. Je vous laisse le soin de le lire et d’en parler autour de vous car l’inceste et le viol restent des sujets tabous  alors qu’il faut oser en parler.

 

Vous avez décidé de rompre le silence, dans lequel se terre trop souvent les victimes de viols. Comment avez-vous réussi à briser le tabou ?

Aujourd’hui, j’ai 53 ans, durant 46 ans, je suis restée dans le silence par peur, par honte.

J’ai comme l’impression d’avoir été un pantin toute ma vie et que, depuis un an, on a remonté cette petite clé dans mon dos et que je peux enfin parler…

Je ne peux plus me taire, j’ai besoin de crier haut et fort tout le mal que l’on m’a fait !

Les procès très difficiles à vivre durant de longues années et les différents témoignages que vous entendez vous donnent envie de parler, de briser ce mur du silence !

Ma participation au documentaire « Viols, elles se manifestent » a beaucoup aidée, je voudrais à ma petite échelle, aider les victimes.

 

Quel message souhaitez-vous adresser à toutes les femmes victimes de violences sexuelles ?

Quel que soit l’âge aux moments des faits, il ne faut pas se sentir coupable, ni responsable.

En ce qui concerne l’inceste, parfois, on reçoit des menaces ou alors des phrases du style « tu sais ma fille, tous les papas, grands pères, oncles… etc  font des caresses à leur petite fille pour montrer comme on vous aime mais c’est un secret entre nous…. Il ne faut pas le dire »…

Mais je vous le vous dis : personne n’a le droit de toucher au corps d’autrui, personne n’a le droit de vous demander ou d’exiger des caresses.

Même enfant, vous sentez que c’est mal, mais vous ne pouvez pas mettre de mots sur le Mal qu’on vous inflige !

Si cela vous est arrivé, il faut le dire, il faut vous confier, car comme tous les enfants, on enfouit cette chose et on en souffre tout au long de sa vie si on reste dans le silence. Il ne faut plus avoir peur de ces hommes, bien souvent des proches. Ce sont eux qui sont coupables, pas vous.

Si vous avez subi des agressions sexuelles, un ou des viols, il faut là aussi réussir à en parler, à vous confier, à savoir mettre des mots sur vos maux car beaucoup de victimes souffrent en silence de troubles de toutes sortes.

On ne comprend pas toujours ce qu’il nous arrive, pourquoi nous souffrons de douleurs, de malaises, de mal être… Notre corps se souvient des souffrances subies et il s’exprime.

J’ai une pensée aussi pour toutes ces femmes mariées ou en couple, qui ne sont pas consentantes pour un rapport sexuel. Vous obliger à avoir un rapport sans votre consentement est un viol même entre époux ou conjoints. Vous n’êtes pas un objet sexuel, vous avez le droit de dire non quand vous ne voulez pas !

 

Comment avez-vous vécu votre parcours judiciaire et notamment le procès ?

Cela a été un vrai parcours du combattant…

Tout commence par la déposition : il faut répondre à un vrai questionnaire et il est très difficile de raconter des choses intimes. Pourtant, je comprends bien que cela doit être réalisé.

Je pense qu’il devrait avoir du personnel formé pour recevoir les victimes dans les commissariats, les gendarmeries… peut-être devrait-il y avoir un psychologue pour vous accompagner, peut être aussi que parler à une femme est plus facile….

Pour ma part, j’ai eu la chance d’être reçue par un capitaine de police (homme) très attentionné, très délicat pour me poser les questions.

Ensuite, pour la confrontation, votre agresseur est présent avec un avocat, vous non.

Il y a la mise en examen de votre agresseur et sa mise en liberté conditionnelle. Pour l’affaire de ce médecin, il est resté libre : il n’avait plus le droit d’exercer son métier mais il était autorisé à être médecin régulateur au SAMU…

Il répondait au téléphone mais n’était plus au contact  direct avec des patients. A la limite, il vivait comme vous et moi et devait simplement se présenter au commissariat le plus proche de son domicile une fois par semaine…. Mais il n’était pas sous bracelet électronique.

Mais quand  on est victime, on se demande parfois qui est vraiment la victime et qui est le supposé coupable ? Beaucoup de victimes ont ce ressenti… Moi, je l’ai ressenti à plusieurs reprises et me demandais qui était la victime ?

Les victimes ne sont pas suffisamment informées sur leurs droits ( choix d’un avocat, honoraires… prise en charge éventuelle des frais… se porter Partie Civile ….)

Et souvent, je me suis sentie bien seule pour me battre !

Il  faut que les membres du Gouvernement fassent en sorte que les victimes soient plus protégées, informées, qu’une prise en charge gratuite de leurs soins soit réalisée très rapidement par des professionnels de santé formés.

Pour cette affaire de médecin généraliste violeur des Vosges, les victimes ont dû témoigner à la Cour d’Assises et deux ans après à la Cour d’Appel… Vous êtes harcelés de questions par les avocats de «  l’accusé »

Il faut être forte pour tout supporter mais vous n’en sortez pas indemne et vous y laissez votre énergie et votre santé. C’est pour cela que je répète que les victimes devraient avoir très rapidement un accompagnement et être suivies tout au long de ce long parcours et ce, tant qu’elles en ressentent le besoin.. Car chaque femme réagit à sa façon !

Pour le procès en appel, j’ai dû prendre 15 jours de congés, je ne voulais rien manquer et j’ai dû louer un studio à Nancy pour éviter 200 kms par jour.

Je ne parlerai pas des demandes de remises en liberté ou des dossiers égarés.

Il y a encore beaucoup à attendre du Gouvernement.

 

Avez-vous reçu le soutien dont vous aviez besoin lors de cette épreuve ?

J’ai contacté de moi-même plusieurs associations. J’ai été écoutée par certaines personnes formidables et je suis allée à la première réunion d’information organisée par l’Institut pour la Justice à Nancy en juin 2011 où j’ai rencontré Xavier Bébin.

J’ai pris la parole en public pour dénoncer les faits et dire que les victimes manquaient d’accompagnement.

J’ai aussi entendu des témoignages poignants. C’est très difficile mais cela vous permet de prendre conscience que vous n’êtes pas seule. Je continue à garder des contacts par mails avec certaines personnes qui m’ont soutenue et qui me soutiennent encore aujourd’hui.

 

Pourquoi avez-vous écrit ce livre ?

J’ai participé au documentaire « Viols, elles se manifestent »  le 25 novembre 2012, film réalisé par Andréa Rawlins (Capa Presse) et transmis par Infrarouge sur France 2 (il est simplement dommage que cela ait été diffusé à une heure tardive un dimanche).

Pour ce reportage, des femmes comme Frédérique Hébrart, Clémentine Autain, Anne Marie Monteil, Isabelle Demongeot osaient parler du viol qu’elles avaient subis, tous différents mais tous des crimes à l’encontre de toutes ces femmes… Andréa cherchait des victimes inconnues, j’ai signé le manifeste du Nouvel Observateur et Andréa a pris contact avec moi et après lui avoir raconté  le récit de mes deux calvaires, elle m’a demandé si j’étais d’accord pour venir témoigner en public.

Quelques semaines, plus tard, j’ai été contacté par les Editions XO, j’ai écrit des notes que mon éditrice m’a aidé à « mettre en forme » pour en faire un livre, destiné à aider les victimes et briser le silence.

J’espère que mon ouvrage sera lu par de nombreuses personnes et qu’il fera «  effet boule de neige ». Mon souhait aussi est d’interpeler les membres du Gouvernement sur la prise en charge des victimes de viol dès le départ, l’accompagnement pour déposer plainte, pas toujours facile de se retrouver seule dans une gendarmerie ou Commissariat de Police…

Que les victimes soient prises en charge pour les soins, le suivi psychologique par des professionnels de la santé qui soient bien formés pour les traumatismes après viol.

Mme le Dr Muriel Salmona, psychiatre, victimologue et Présidente de l’Association « Mémoire traumatique et victimologie », explique très bien le mécanisme de la mémoire traumatique. J’ai participé à son colloque le 5 novembre dernier lors duquel j’ai compris beaucoup de choses. Mon vœu le plus cher est d’apprendre que des jeunes filles, garçons, femmes, peuvent se libérer par la parole grâce à mes témoignages.

 

Dans quel état d’esprit êtes-vous aujourd’hui ?

Hélas, je ne peux pas dire que je suis reconstruite. Je pense que la reconstruction est encore plus difficile lorsqu’il y a eu toutes ces années dans le silence.

Des questions resteront toujours sans réponse. Pourquoi moi ? Pourquoi deux fois ?

Je souffre depuis des années de douleurs articulaires, abdominales, de stress très important…Je suis épuisée physiquement et moralement… Je travaille à mi-temps, j’ai du mal à assumer mon travail professionnel et parfois même mon quotidien. Parfois, je me demande comment je tiens encore debout. Mais il faut continuer à se battre et je continuerai mon combat tant que j’en aurai la force et l’énergie.

Mille mercis à vous pour cet entretien, le plus important aujourd’hui c’est de réussir à en parler…