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Communication judiciaire : intervention de Guillaume Didier lors du colloque « Quels juges pour quelle justice? »

Lors du colloque « Quels juges pour quelle justice? » organisé par l’Institut pour la Justice au Sénat le 3 mars 2014, Guillaume Didier, ancien vice-procureur chargé des relations avec la presse et ancien porte-parole du ministère de la Justice, était intervenu sur la nécessité de la justice de communiquer davantage envers les citoyens.

Retrouvez ci-dessous la retranscription de l’intervention de Guillaume Didier :

 

La communication et la justice sont deux mondes que tout oppose. Quand nous parlons de justice, nous pensons indépendance, besoin de sérénité, complexité, contrainte procédurale, temps long, secret, confidentialité, objectivité et neutralité. La communication, la presse, les médias sont aussi nobles mais c’est opposé. On parle plutôt d’interdépendance : une interdépendance avec l’opinion publique car la presse contribue à faire l’opinion publique et l’opinion publique en regardant et en achetant les médias influence aussi la communication. La communication est synonyme d’instantanéité, le temps court. C’est une vérité d’un instant alors que la justice c’est une vérité judiciaire qui est établie pour longtemps si ce n’est pour toujours. La presse c’est également un parti pris, un engagement, une subjectivité,  qui est parfois totalement revendiqué et c’est bien leur droit. C’est aussi l’affranchissement de certaines règles. On est tout étonnés de voir des journalistes obtenir en quelques jours des résultats que la justice mets des années à avoir. Une caméra de télévision débarque chez un témoin, l’interroge, le témoin donne des pièces etc. Pourquoi le juge ne l’a-t-il pas fait ? Parce que les règles ne sont pas les mêmes.

Cette phrase issue d’un rapport du Conseil Supérieur de la Magistrature de 2007 donne le ton. Cette autorité constitutionnelle nous dit : « La médiatisation de la société constitue une donnée  dont toute institution doit désormais tenir compte. La justice ne doit pas s’imaginer qu’elle peut y échapper. » Pour moi cette phrase est fondatrice car dans la culture des magistrats, il n’y a absolument pas la communication. Cette absence de communication peut être perçue comme de l’arrogance, du mépris, du désintérêt. Je ne le crois pas.

Je suis un des magistrats qui a le plus exercé des fonctions de communication judiciaire. Depuis 2005 et jusqu’en 2012, j’ai exercé à plein temps au sein de la justice, en juridiction, au Ministère de la Justice ou à l’administration centrale, des fonctions de communicant. Je suis à la fois le témoin des progrès qui ont été accomplis depuis des années. Je suis aussi totalement convaincu des progrès qu’il reste  à accomplir. Il faut être critique sur la communication de la justice mais il faut aussi être indulgent loin de l’arrogance, loin du mépris et du désintérêt, il ne faut pas oublier que la fonction de juger est une fonction extrêmement complexe. Il est très compliqué de demander à des magistrats dont la principale mission est de dire le droit, de dire la vérité judiciaire, de décider qui est coupable et qui est innocent, et dans le cas d’une culpabilité de dire quelle peine on doit lui infliger et quel dédommagement donner à la victime. En plus de cette mission extrêmement complexe, on demande à la justice, et c’est normal, de faire preuve de pédagogie vis-à-vis de l’opinion publique, des justiciables, et donc de communiquer. La communication se fait entre la justice et l’opinion publique par les médias. Malgré la difficulté, la communication judiciaire est une nécessité car l’institution judiciaire est, je pense, une des seules institutions qui est quotidiennement au cœur de l’actualité. Il n’y a pas une journée qui passe sans que l’on parle d’une affaire judiciaire.

Le fonctionnement de la justice est très complexe et est totalement méconnu de nos concitoyens. Il est totalement  méconnu, et cela est plus inquiétant, de nos élites, de nos décideurs, de nos politiques, de nos acteurs économiques, des médias. Il y a une autre contingence qui fait que la communication judiciaire est indispensable, est que la communication a grandement changé depuis dix, quinze ou vingt ans. Il y a d’abord une influence croissante des chaines d’information continue. On le voit aujourd’hui, vous avez des chaines en France qui délivrent des informations 24/24h. Il y a également les réseaux sociaux qui ont totalement bouleversé le rapport à l’information et qui nécessitent une réaction rapide et immédiate Le temps médiatique est totalement instantané. Il est terminé le temps des grands rendez-vous tels que le 20h de TF1, la sortie du Canard enchaîné le mercredi etc. On savait qu’on avait le temps. Aujourd’hui, l’opinion publique est informée massivement d’une information, je parle ici en matière judiciaire, et instantanément par les chaines d’information continue et les réseaux sociaux.

Une autre réalité : tous les autres partenaires acteurs de la justice communiquent. Les services d’enquête communiquent, la police communique. Celle-ci est dotée de syndicats extrêmement efficaces  qui n’hésitent pas à intervenir sur les lieux de drames judiciaires. Ils font sur place dans l’heure qui suit le crime une conférence de presse en délivrant des informations de l’enquête. La gendarmerie est également très bien organisée de manière un peu plus militaire avec des officiers de communication extrêmement bien formés. Les préfets communiquent également. Le préfet est le représentant de l’Etat dans les régions et les départements. Sur une affaire judiciaire, la primeur doit revenir au procureur de la République. Mais si le procureur de la République ne communique pas, le préfet va occuper cette place de la communication. Nous avons les services de secours qui communiquent. Très souvent, les journalistes sont informés en premier par les pompiers, par l’hôpital etc. qui les informent d’une catastrophe. Eux communiquent et la justice est très souvent loin derrière. Les avocats communiquent, les victimes, les parties civiles, les associations de victimes, les experts communiquent. La justice est toujours encore un peu à la traîne

Il faut rendre indispensable une réponse adaptée de la justice en termes de communication. Depuis 2 ans, je suis entre  parenthèse dans ma carrière de magistrature. Je reste magistrat et je redeviendrai magistrat en juridiction. J’ai fait ce que préconisent le CSM et la commission parlementaire post-Outreau qui est que les magistrats aillent aussi voir ce qu’il se passe dans le privé. J’ai intégré depuis deux ans un cabinet de conseil en stratégie de communication, communication de crise, gestion de crise, qui me professionnalise encore ce regard de communiquant.

Pour communiquer, il faut une stratégie de communication. Quelle est la stratégie de communication de l’autorité judiciaire ? Si c’est la loi, c’est bien pauvre. Nous avons l’article 11 du Code de Procédure Pénale qui dispose que  « afin d’éviter la propagation d’informations parcellaires ou inexactes, mettre fin à un trouble de l’ordre public, le procureur de la république, et lui seul, peut rendre public des éléments objectifs de la procédure ne comportant aucune appréciation sur le bien-fondé des charges retenues »

Bref, cet article 11 fonde le droit que les procureurs ont de communiquer et de communiquer officiellement à la presse. Mais il n’y a pas de stratégie dans le sens qu’il n’y a pas de ligne définie par le Ministère de la Justice sur la communication de la magistrature. Il y a eu des tentatives. J’ai été conseiller dans trois cabinets ministériels. Pendant plusieurs années, nous avons essayé de faire avancer modestement les choses. En tant que magistrat et communiquant, j’avais envie de favoriser cette communication et d’ouvrir des bonnes pratiques. Mais Il y a une certaine crainte, certainement légitime, de mes collègues magistrats de l’administration centrale. « Est-ce que le ministère de la justice peut donner des directives générales pour favoriser la communication des procureurs ? » Cela peut être compliqué et cela peut nous être reproché etc.

Il faut des moyens pour assurer une bonne communication.  Les préfectures ont des services de communication. La gendarmerie a un service de communication extrêmement efficace. Chez les magistrats, nous sommes assez pauvres en communiquant. J’ai été vice-procureur chargé des relations avec la presse auprès du procureur de la République de Paris. Le Tribunal de Paris est le seul tribunal à France à avoir un magistrat qui consacre 100% de son temps aux relations avec la presse. J’ai exercé ces fonctions et je n’ai pas été formé à ces fonctions à l’époque même si on a fait des efforts de formation. J’ai été formé sur le tas par les journalistes qui sont à plein du temps au sein du Palais de Justice de Paris. C’est une incongruité qui a de très bons effets. La presse judiciaire a un bureau. Vous avez des journalistes de l’AFP notamment, autrefois d’Associés de Presse et de Reuters, qui sont à plein temps au Palais de Justice. Paradoxalement, c’est eux qui m’ont expliqué et appris les codes de la communication judiciaire, du « off » du « on », de ce qu’il fallait sourcer, autorité/source judiciaire etc. J’ai appris sur le tas. Nous avons des magistrats délégués à la communication dans chaque Cour d’Appel. Mais ils sont des magistrats qui sont les référents pour les collègues des juridictions. Ils sont plus là donner un ficher presse, donner un ou deux conseils mais qui exercent des fonctions en plus de leur  fonction juridictionnelle classique. C’est très compliqué  lorsque vous êtes magistrat à l’audience car la presse n’attend pas. Vous ne pouvez pas répondre à votre portable pour répondre à l’AFP qui a besoin de la confirmation d’une information urgente. Ce n’est pas très efficace.  Puis, nous avons un porte-parole du ministère de la Justice. C’est une fonction qui a été créé en 2007. J’ai été le premier porte parole de ce ministère. Le ministère de la Justice s’est doté d’un porte-parole, après le Ministère des Affaires Etrangères et le Ministère de la Défense suivi de près par le Ministère de l’Intérieur.  J’ai toujours pensé que c’était indispensable que ce soit un magistrat qui porte parole du ministère de la Justice. C’est important d’avoir un magistrat comme interlocuteur quotidien permanent des journalistes, (évidemment le destinataire finale c’est l’opinion publique, le justiciable). J’ai été ce porte-parole pendant plus de trois ans. Pour cela, il faut se consacrer à plein temps à ce travail.

Le premier président Magendie qui a parlé ce matin, a été assez critique sur la presse. « Je regrette comme vous tous que la presse judiciaire ne soit pas présente ». Nous avons échangé nos débats sur Twitter avec les journalistes de la presse judiciaire pour savoir pourquoi il n’était pas là. Tout cela pour dire que la presse, lorsqu’on lui donne des matières elle est preneuse de cette matière. Lorsque j’étais porte-parole, je faisais un point presse sur l’actualité du Garde des Sceaux, sur les réformes engagées par le ministère, par les ministres, par le gouvernement, sur le bon fonctionnement et les dysfonctionnements de la justice, sans rentrer bien évidemment sur les cas particuliers. A partir d’un dysfonctionnement judiciaire, je pouvais donner la parole de l’institution judiciaire.

A ce point presse du porte parole du ministère de la Justice, j’avais quinze ou vingt journalistes de la presse nationale qui étaient présents. Quand on propose à la presse une voix officielle, la presse répond à cet appel. Il n’y avait pas une semaine où en tant que porte parole je n’étais pas cité dans un grand quotidien national, que je n’étais enregistré par une chaine de télévision pour un 20H, un 13h, pour une chaine d’information continue, où je n’étais pas invité à des débats sur RTL, Europe 1, LCP, LCI.

La magistrature n’est pas coupable de tout, la presse n’est pas coupable de tout non plus ; Il Faut aussi que nous, institut judiciaire, Ministère de la Justice, magistrats des juridictions, soyons ouverts au média pour leur délivrer notre message, en plus du message des autres partenaires de la justice. La communication judiciaire restera toujours difficile parce qu’elle se distinguera toujours de la communication politique, de la communication des autres administrations, de la communication d’entreprise.

La fonction de juger est extrêmement complexe : un juge lorsqu’il tranche un litige entre deux parties. Lorsqu’il condamne quelqu’un dans un litige qui oppose l’auteur d’une infraction à une victime. Il fait très souvent deux mécontents : la personne qui a perdu parce qu’elle espérait gagner puis la personne qui a été reconnue victime parce qu’elle espérait gagner mieux, que sa détresse soit mieux comprise mieux entendue et son préjudice mieux indemnisé. La justice est humaine donc elle n’est pas infaillible. Oui, je suis le premier à dire qu’il faut respecter la justice pour autant je ne pense pas que la justice doive échapper à toute critique. Je pense qu’une critique raisonnable même faite par des politiques est tout à fait acceptable. A partir du moment où on ne critique pas un magistrat en particulier, on peut s’étonner d’une décision judiciaire. Cela ne me choque pas. Pour autant, à la justice aussi d’expliquer ses décisions. Les magistrats prennent des décisions d’abord en fonction de la loi mais également en fonction de ce qu’il y a dans le dossier. Le commissaire de police qui était là tout à l’heure a raison d’être assez critique sur les magistrats. Mais, je peux vous dire que moi magistrat, lorsque j’étais en juridiction, lorsque j’étais juge d’instruction et que vous voyez un fait divers raconté  dans la presse absolument épouvantable dans lequel on vous dit qu’une vieille dame a été agressé par trois voyous qui l’ont mis à terre, qui l’ont envoyé quinze jours à l’hôpital, et qu’on veut défaire les trois auteurs présumés devant le tribunal et que vous vous rendez compte à la lecture dossier que le dossier est vide, les charges sont extrêmement fragiles et ténues. C’est la conscience du magistrat de se dire qu’il ne peut pas en son âme et conscience condamner les personnes qui lui sont présentées. Il n’a pas de preuve dans mon dossier. Là encore, il ne s’agit pas de rejeter le tort sur la police. Je peux vous assurer que lorsqu’un tribunal correctionnel a devant lui un dossier solide avec des preuves tangibles, le juge qu’il soit du syndicat de la magistrature, de droite, de gauche, de l’Union Syndicale des Magistrats, non syndiqué, la justice peut être extrêmement sévère.

Cela ne me pose aucun problème de justifier une sanction qui parait incompréhensible à l’opinion publique par des faits objectifs. Dans ce cas là, la justice doit prendre la parole : « Dans cette affaire là, la décision rendue par la justice parait incompréhensible,  nous allons vous expliquer pourquoi. » Car en face, vous avez l’avocat qui va prendre la parole. Vous avez le syndicat de policiers qui va  critiquer les juges. Vous avez l’association de victimes où la victime éplorée qui dit en toute bonne foi  que c’est un scandale car on lui dénie son statut de victime. Sauf que nos collègues magistrats ont tranché avec les éléments présents dans le dossier. Il faut vraiment qu’on puisse avoir confiance en notre justice et se dire que malheureusement on risque de passer devant la justice comme victime ou prévenu. Dans ces cas là, on est rassuré lorsqu’on sait que les magistrats vont trancher au vue des éléments du dossier et pas du bruit ambiant qu’il y a à l’extérieur dans la presse.

 

Pourquoi est-ce que c’est aussi difficile de faire la communication judiciaire ? C’est assez ingrat la fonction de la justice. On demande à la justice de rétablir une paix sociale que personne n’a réussi à protéger, ni la famille, ni l’école, ni le monde du travail, ni le politique, ni personne. On va demander à la justice de réparer ce trouble le social. C’est une mission presque impossible. Il faut déjà que la justice ait l’humilité de reconnaitre que son métier est difficile, qu’elle connait un certain nombre de contraintes procédurales et qu’elle ne peut pas répondre à toutes les attentes qu’on porte en elle de rétablir la paix sociale à tout prix, c’est déjà une manière se faire accepter par l’opinion publique.

Aujourd’hui, je fais un peu de communication de crise au quotidien- on apprend qu’un des principes de la communication de crise est de parler avec transparence, empathie, et mobilisation. C’est très compliqué quand vous êtes en charge de la communication judiciaire. Comment faire preuve de transparence lorsque vous êtes procureur de la République en charge d’une enquête et  que vous êtes lié par le secret professionnel, le secret de l’enquête, le secret de l’intimité de la vie des personnes ?  Comment faire preuve d’empathie lorsque que vous êtes en tant que magistrat soumis à une obligation de neutralité et d’objectivité ? Comment faire preuve d’une totale mobilisation lorsque vous êtes tenus par des contraintes procédurales ? Vous ne pouvez pas mettre tous les moyens en œuvre pour obtenir la vérité. Il y a des règles : vous ne pouvez pas perquisitionner en dehors de certaines heures. Vous ne pouvez pas entendre une personne dans un cadre qui n’est pas le cadre de la garde à vue par exemple. Vous ne pouvez pas l’entendre pendant plus de tant de jours. Il est donc difficile de faire preuve de totale mobilisation et pourtant il faut y arriver. Comment faire avec un budget contraint ? Effectivement, la France a un très gros retard mais on essaye de le combler : le budget de la justice a augmenté de 60% entre 2002 et 2012. Je ne partage pas exactement le propos de Jean-Claude Magendie lorsqu’il disait que tout allait à l’administration pénitentiaire.  Beaucoup va à l’administration pénitentiaire mais après tout c’est aussi heureux que la France puisse enfin mettre ses prisons en conformité avec les règles européennes, avec la dignité. Mais le budget attribué aux juridictions a augmenté dans ce même temps de 50%.

Evidemment, le retard est considérable. Avec un budget contraint, il faut changer cette culture. Il faut insuffler cette culture de la communication aux magistrats. Avec mon adjoint de l’époque,  Arthur Dreyfus, nous avons rédigé un petit guide de la communication judiciaire à l’attention des magistrats du Parquet. Nous leur avons  donné très modestement quelques pistes de réflexion assez simples mais celles-ci sont loin d’être appliqués par mes collègues. Je ne leur jette pas la pierre, car, je le répète, ils doivent faire cela en plus de leur fonction.

Tout d’abord, il faut impérativement que les magistrats considèrent le journaliste comme un partenaire à part entière. Lorsqu’un magistrat prend ses fonctions en juridiction, il va faire sa tournée de présentation. Il va se présenter au bâtonnier, au représentant des huissiers, au préfet, aux associations de victime, aux experts, aux services d’enquête (police, gendarmerie). Je pense qu’il est indispensable que les magistrats (en particulier ceux du Parquet) aillent se présenter aux journalistes. Il faut bâtir avec les journalistes une relation de confiance et non pas de défiance. Cela se distingue bien évidemment de la collusion. Comme le disait très bien le président Magendie, il y a un certain nombre de collègues qui s’inscrivent plus dans la collusion avec les journalistes. Ce n’est pas bien car ces magistrats plaident leur propre cause et pas forcément la cause de la justice. En revanche, il est possible d’établir une relation de confiance édictée avec des règles claires. A ce titre, l’association de la presse judiciaire qui regroupe 150 journalistes de l’ensemble des médias français qui sont spécialisés dans la justice, est un partenaire intéressant. Je regrette vraiment qu’ils ne soient pas là aujourd’hui. Ce sont des gens avec qui il est agréable de travailler car la justice doit faire un effort mais la presse doit également faire un effort. Nous avons nos propres contraintes et certains comportements journalistiques ne sont pas compatibles avec la communication judiciaire. Il faut ne jamais oublier qu’un journaliste n’est ni un ennemi ni un ami. Ce n’est pas un ami mais ce n’est pas non plus un ennemi.

Pour conclure, la justice doit prendre la main de la communication. Une communication maitrisée assure l’équilibre entre la nécessité de l’efficacité de l’enquête et la liberté d’informer. Sans communication officielle, un journaliste va prendre ce qu’il a sous la main. Il va relayer des informations non vérifiées, pas forcément fiables, parfois contradictoires, peu motivées, et parfois mensongères. Or, la justice a la chance d’avoir une image, auprès des journalistes, de sérieux et de crédibilité. Lorsqu’un magistrat prend officiellement la parole dans la presse, il bénéficie d’une vraie présomption de la part des journalistes, de sérieux, de crédibilité tant juridique que factuelle. Cela est essentiel.

Un exemple qui m’a marqué est le suicide de Jean-Pierre Treiber. Cet accusé a été renvoyé devant la Cour d’assises pour le double meurtre de Katia Lherbier  et Géraldine Giraud. Il s’est suicidé dans sa cellule à deux mois de son procès. Nous avions toutes les composantes d’une situation de crise extrêmement grave. C’est un échec, d’abord car la mort d’un homme est toujours un échec, particulièrement lorsqu’il est en détention sous la responsabilité du Ministère de la Justice et également car on privait les familles des victimes d’un procès, on privait l’opinion publique que justice soit rendue. Il s’était évadé dans des conditions rocambolesques quelques mois auparavant. Là encore, l’institution judiciaire n’en était pas sortie grandie. Puis c’était une affaire très médiatique.

A l’époque Michèle Alliot-Marie, la Garde des Sceaux, avait décidé qu’on prenne la main de la communication. Nous avons été informés du suicide à 6-7h du matin. D’habitude, dans ces cas-là, ce sont toujours des sources syndicales qui donnent l’information. Ensuite, vous avez les chaines d’info continue qui donnent la parole à des syndicats divers et variés. Là, nous avons pris la main de la communication. J’ai été chargé par la Ministre d’appeler l’AFP pour leur annoncer la nouvelle vers 8h30. C’était un samedi matin.

Pendant toute la journée et tout le weekend, cela a été un déferlement médiatique. Mais nous avons pris la maitrise de la communication. Le ministère de la justice a assumé ses responsabilités. Nous avons fait avec mon adjoint la tournée de tous les médias pendant deux jours trois jours. Cela s’est terminé sur le plateau du Grand Journal à débattre avec l’ex-femme de Treiber et le président de l’Observatoire internationale des prisons. Nous sommes allés jusqu’au bout et nous avons montré que le ministère de la Justice, en étant présent, assumait ses responsabilités. C’était important qu’un représentant officiel du Ministère de la Justice soit présent et relate les faits du drame. Nous avons pris nos responsabilités vis-à-vis de l’opinion publique, ce qui est quand même bien la moindre des choses.

Pour conclure, j’ai été très frappé par le résultat du sondage commandé par l’Institut pour la Justice et fait par l’institut CSA. Pour ceux qui dans la magistrature douterait encore de la nécessité de communiquer, je peux vous dire que lire que 91% des Français jugent que la justice est difficile à comprendre, que pour 72% la justice n’est pas assez sévère, et que pour 62% les juges sont dépendants du pouvoir politique, je suis persuadé du contraire de tout cela, et je pense que cela rend vraiment nécessaire de mettre en point une vraie stratégie de communication.

Vous êtes sensibilisés à ce qui ne fonctionne pas dans la justice et ce qui ne fonctionne pas est totalement  insupportable. Cela justifie qu’on vienne s’expliquer auprès de vous. Mais tous les jours, les décisions de justice sont évidemment rendues de manière correcte et fiable. Je le dis bien pour les quelques affaires révélées chaque jour, c’est insupportable. Les magistrats sont sérieux et essayent de faire leur travail au mieux mais c’est une fonction extrêmement communiquer. A nous maintenant de mieux communiquer afin de mieux vous convaincre de tout ça.