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Affaires Kardashian et PDG de Gifi : décryptage de l’Institut pour la Justice

Suite aux agressions de Kim Kardashian et du PDG de l’enseigne Gifi qui revenait de l’aéroport CDG en voiture, Atlantico interroge l’Institut pour la Justice sur cette criminalité si spécifique à l’attention des plus riches.

Mercredi dernier, le PDG de l’enseigne Gifi s’est fait dérober 100 000 euros, alors qu’il revenait de l’aéroport Charles de Gaulle avec sa femme. Cet été déjà, un car transportant des touristes chinois avait été attaqué près de l’aéroport de Roissy. Sommes-nous revenus au temps des bandits de grand chemin ? Qu’observe-t-on, notamment dans les statistiques ?

La révélation de ce nouveau fait divers vient confirmer une évidence : les personnes possédant le plus de biens constituent des cibles privilégiées pour certains voleurs et agresseurs. Lesquels sont alors le plus souvent organisés. On se souvient du communiqué dont s’était fendue Anne Hidalgo dans le prolongement de l’agression de Kim Kardashian. Il y était fait état d’un « un acte très rare » ne remettant pas en cause « la sécurité de l’espace public parisien ». Il n’est pas sûr que d’autres édiles du show business, telles que Nathalie Portman et Scarlett Johansson, ou certains riches Qataris auraient pu facilement adhérer à ce constat. Bien qu’il faille certainement se méfier de l’effet d’optique consistant à renforcer l’importance du phénomène dès lors qu’il concerne une célébrité, la réputation de notre pays en pâtit malgré tout et le tourisme en souffre d’autant.

Si l’on s’en réfère aux statistiques de l’INSEE relatives aux vols et tentatives de vols, le sentiment renvoyé est que les plus riches sont clairement les plus ciblés. Les commerçants et les cadres seraient en effet plus souvent victimes que les retraités et les ouvriers. Sans craindre une lapalissade, on pourrait ajouter que ceci peut notamment s’expliquer par le fait qu’ils détiennent plus de biens, suscitant ainsi la convoitise. Les cadres pour leurs biens propres et les commerçants pour leurs marchandises. Le sort des personnes moins riches n’est pas pour autant enviable. Elles apparaissent en effet dans les statistiques comme davantage exposées aux violences.

Pour revenir aux faits de vol, vous évoquez dans votre question deux cas assez différents. Il en existe en pratique et pour les statisticiens une multiplicité. Les auteurs du vol des touristes chinois étaient violents, plusieurs victimes ont même été hospitalisées. Cette violence, on ne la retrouve pas, semble-t-il, dans le vol du PDG de Gifi. Ce dernier cas pourrait ainsi davantage être rattaché à l’agression des diplomates saoudiens sur le périphérique parisien en 2014, ainsi qu’à l’agression de Mme Kardashian, puisque ces faits supposent que les agresseurs ont eu accès à des informations confidentielles. De nombreuses différences demeurent néanmoins : certaines de ces agressions sont armées, d’autres non, certaines en véhicule, d’autres à domicile. Selon les statistiques du ministère de l’Intérieur, les vols sans violence, comme semble-t-il celui du président de Gifi, suivent « une tendance très faiblement haussière ». Les vols à main armée ont tendance, quant à eux, à baisser. Mickaël Scherr, chargé d’études statistiques à l’ONDRP a relevé toutefois en juin dernier que « la répartition des vols à main armée a été fortement modifiée au détriment des particuliers. » Il a notamment précisé qu’en 2015, les particuliers faisaient l’objet de 45% des vols à main armée, alors qu’ils ne faisaient l’objet « que de » 37%, deux ans auparavant. Vous le voyez, il est donc délicat de présenter un panorama simpliste de la situation. Les désertes vers CDG et le Bourget sont visées par les délinquants qui profitent de la densité de la circulation pour attaquer leurs victimes.

Mais ces faits restent cependant exceptionnels au regard de l’ensemble de la délinquance. En revanche, nous avons observé récemment plusieurs autres cas ciblant des personnes très fortunées. Il s’agissait notamment de vols de montres de grandes valeurs portées par des Qataris. Cette situation attend bien sûr une réponse claire de la justice.

De nombreux spécialistes pointent du doigt la faiblesse de la réponse pénale à l’encontre de ce type de délit. Qu’en est-il vraiment ? Quelle est la réaction des autorités face à ces phénomènes ?

Encore une fois, nous sommes face à une grande diversité de situations. Les délinquants ne seront pas du tout jugés de la même manière suivant leur âge, leurs antécédents, l’importance du préjudice subi par les victimes et les circonstances de la commission des infractions. Un voleur armé majeur ayant dévalisé une personne richissime sera évidemment puni bien plus lourdement qu’un simple pickpocket mineur. On voit bien dans les différentes affaires, que certaines d’entre elles relèvent de ce qu’on appelle la criminalité organisée alors que d’autres sont bien plus modestes. Pour l’affaire Kardashian et le PDG de Gifi, les voleurs semblent avoir été bien organisés et surtout informés. Il est difficile de les comparer par exemple à cette autre affaire qui a concerné en mai dernier un proche de Bill Clinton victime d’un pickpocket. Les limites de la sanction contre ces derniers types de délinquants sont les mêmes que pour l’ensemble de la délinquance. Ce sera en effet toujours plus compliqué s’ils sont mineurs, s’ils sont étrangers et requièrent donc l’intervention d’un interprète toujours coûteux pour l’Etat. Il existe de ce fait en pratique des sortes d’arbitrages qui sont réalisés. Lors de sa fameuse audition devant les parlementaires, celle qui lui a coûté sa carrière, le général de gendarmerie Bertrand Soubelet ne s’en était d’ailleurs pas caché. Il avait donné des exemples concrets, mentionnés à nouveau dans son livre : « les gendarmes sur le terrain ont des instructions. Si vous arrêtez des mineurs d’origine étrangère, il faut les remettre en liberté car on n’a pas les moyens de payer un interprète. De même si le délit de cambriolage n’atteint pas la somme de 300 euros, on remet le délinquant dehors. »

Il est tout de même très inquiétant de voir les répercussions que peuvent avoir ce type de phénomène et surtout le « traitement » judiciaire qui s’en suit, sur le tourisme notamment, puisque vous évoquiez précédemment le cas des touristes chinois. Selon le cabinet Protourisme, depuis un an le taux d’occupation des hôtels à Paris aurait baissé de 17% et le revenu par chambre de 32%. Selon le comité régional du tourisme, on compte une perte d’environ 750 millions d’euros depuis le début de l’année. Jamais semble-t-il le tourisme à Paris n’aurait connu une telle crise. Le tourisme c’est pourtant 7% du PIB de la France et 2 millions d’emplois directs et indirects. Certes il existe plusieurs raisons expliquant cette situation : terrorisme, développement Airbnb etc… mais il est certain que les agressions récurrentes de touristes jouent malgré tout un rôle non négligeable. Les autorités doivent donc agir.

Consciente du problème, la préfecture de paris a présenté, en juin, 26 mesures pour tenter de rassurer les touristes : renforcement de la présence policière sur les lieux les plus touristiques (Notre-Dame, Montmartre, Opéra, etc.) ; sensibilisation des touristes aux comportements à risques ; dépôt de plainte simplifié en 16 langues etc. Peut-être que d’autres voies seront également explorées. Une association d’acteurs du tourisme, Alliance 46-2, déplorant la crise auquel est confronté le tourisme français a en effet formulé plusieurs propositions au mois de septembre dernier. Au nombre de celles-ci, figurait la création d’une circonstance aggravante pour les délits commis dans les zones touristiques ainsi qu’une interdiction d’y paraître pour les récidivistes. Si cet effort mérite que l’on s’y intéresse, il ne faudrait pas oublier néanmoins que c’est moins le quantum de la peine, que la rapidité

et la certitude de son exécution qui sera la plus à même de faire reculer ce type de délinquance. Rallonger des durées de peines théoriques risque de n’avoir en ce sens qu’un effet limité pour endiguer ce phénomène. La solution risque dès lors de devoir être recherchée hélas mécaniquement du côté des sempiternelles questions de manques de moyens et de sous-capacités carcérales qui entravent continuellement le bon fonctionnement de notre justice.

Retrouvez ici l’interview sur le site d’Atlantico